vendredi 27 juin 2008

Vive la France qui perd



Certes, il existe des problèmes bien plus importants que le football... Certes, les footballeurs professionnels, s'ils sont souvent de grands sportifs, ne sont pas forcément des grands citoyens... Pourtant quelques esprits libres surnagent au milieu d'une vacuité de leurs propos dans la presse, qu'elle soit généraliste ou sportive. On connaît Lilian Thuram et son implication contre le racisme et les discriminations, mais la parole sensible et sensée de Vikash Dhorassoo (natif d'Harfleur et non de Neuilly) est digne d'être entendue ou lue.

Vikash a publié ce vendredi 27 juin une tribune dans la pertie Rebonds de Libération. Quand le "substitute" dit ce qu'il pense, il égratigne au passage le culte voué à la victoire dans le sport. Rafraichissant.


Vive la France qui perd !

Mardi 17 juin, on a retrouvé la France qui perd. C’est le plus important. Finie la France qui doit toujours gagner, la page est peut-être définitivement tournée. Finie l’exclusivité de la parole et du savoir dans le football à ceux qui gagnent.

Les derniers rescapés de 98 – Gloria Gainor avec eux – et tout ce qu’on a bien voulu nous faire avaler, hop, enfin à la cave. Fini le 1, 2 et 3 zéro, et la France black-blanc-beur post-coupe du monde… Finie la France qui gagne pour nous détourner de la réalité. Et même, cette France désorganisée, avec une défense plus que limite qui perd à 10 et face aux champions du monde, on lui a trouvé un peu de panache au Royal Custine, bar de Barbès. Oui, Domenech a encore raté son coaching. Oui, Domenech joue avec deux récupérateurs, soit un de trop par rapport aux autres équipes du tournoi. Oui, Domenech… N’empêche : il peut être fier de ce qu’a fait cette équipe rajeunie – un seul champion du monde 98 sur le terrain – pour son dernier match. S’est bagarrée. A pris des risques.

Le lendemain, la France s’est réveillée sans gueule de bois semble-t-il, comme si cette fin était attendue – espérée? – comme si finalement, ce n’était pas plus mal que ça se termine comme ça. Dans ces moments-là, les gens sont solidaires : ils cherchent un responsable, un bouc émissaire, parce qu’il faut un bouc émissaire. En l’occurrence, ils n’ont pas eu besoin d’aller le chercher : il s’est rendu tout seul. «Je demande Estelle en mariage» qu’il a dit Raymond le soir de l’élimination.

On pourrait évidemment y voir une pirouette : Raymondo aurait fait le malin. Une ruse pour ne pas avoir à reconnaître ses erreurs, une manière de déplacer le propos. Il a tenté le coup de l’émotion. Bien essayé puisqu’on est dans une société ou l’émotion, ça marche. La télé nous propose de l’émotion, Sarkozy nous fait de l’émotion. Alors quoi de plus normal que de surfer sur cette vague dans un dernier espoir pour sauver la face le soir d’une cinglante défaite, surtout lorsque l’on est la personne la plus importante, excusez-moi le couple le plus important après le couple présidentiel.

Estelle n’est pas Carla. Elle n’a pas apprécié ? Hum ! Peut-être ! Les Français non plus… On y a presque cru quand il est venu annoncer sa sélection la larme à l’œil, enfin non, pas trop en fait. On n'y a pas cru. En décidant de prendre trente joueur et d’en éliminer 7, il sait que ce sera terrible pour eux. C’est vraiment nous prendre pour des imbéciles que de jouer le mec traumatisé (même s’il avait été sincère, c’était surtout traumatisant pour les 7 exclus qui risquent d’être marqués par cet événement, comme l’avaient été les 8 de 1998).
Il a juste pris les meilleurs, sauf Mexès, sans faire aucun sentiment. Gomis, Mandanda sortis de nulle part, comme Ribéry et Chimbonda deux ans plus tôt, façon de se mettre l’opinion dans la poche.

Selon lui, les autres joueurs seraient venus saluer leurs copains sur le départ. Landreau son fidèle lieutenant le désavouera publiquement. Manipulation ratée. Démasqué, Raymond.
Il voulait être le sélectionneur et il l’est devenu. Mais être sélectionneur a un prix : Domenech a accepté de le payer. Par ambition, goût du pouvoir ou de l’argent ? Il a adoubé le retour des anciens. Certainement contre son gré. Il est devenu lisse (finis les poils sous les yeux), fade (où le décalage ? où le théâtre ?), une sorte de produit TF1 payé par le service public – et SFR pour arrondir les fins de «moi».

Et puis, mardi soir, il a perdu après avoir commis trop d’erreurs techniques, tactiques, et de communication. Dès le lendemain, on a rameuté les loups. Le lobby 98 à l’action. Lizarazu, Petit, même Boghossian, mais surtout Dugarry, et tout 98, en chœur : «Domenech, dehors !» Deschamps, celui qui vote chasse, pêche et tradition, est là, déjà prêt pour le remplacer avec ses préparateurs physiques italiens en embuscade – seulement en tant que sélectionneur (il l’a annoncé dans «Le Monde» de la veille de France-Italie espérant certainement une défaite de la France. Très élégant !), et pas comme futur mari d’Estelle (espérons que ce ne soit pas un package). Les champions du monde n’en ont pas fini avec Domenech.

Faut-il hurler avec les loups ou prendre le maquis ? Evidemment, la deuxième solution : organiser la résistance, maintenant, pour que Domenech vive son histoire, celle de toute une génération, celle naissante et celle intermédiaire sacrifiée. Le mec ouvert – et de gauche – que l’on appréciait a disparu le jour où d’autres, un soir de France-Côte d’Ivoire, ont décidé de réapparaître. Ce 5 août, c’était écrit : la génération 98 aurait sa peau. Tôt ou tard, elle reprendrait le pouvoir. Après avoir flingué Lemerre et Santini (pas vraiment des flèches, ces deux-là), c’était au tour de Domenech.

Il est peut-être temps de sauver le soldat Raymond s’il est prêt à se battre (s’il va aussi voir un bon psy et fait son mea culpa). Et, du même coup, le foot français, enfin libéré du poids des anciens légitimés par un concept illégitime, la victoire, et aussi parce que la France qui perd a son mot à dire…

Vikash Dhorasoo
Rebonds / Libération du 27/06/08

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